Grammaire de l’existence

 


Grammaire de l’existence

Boire deux litres d’eau par jour. On dirait une consigne pour un ficus dépressif. Pour rester hydratés, lumineux, performants, presque translucides. Respirer avec le ventre. Courir avec une montre connectée qui vous dit « Bravo ! » quand vous survivez à un trottoir ou qui vous félicite quand vous transpirez… On vit désormais sous la dictature du bien‑être. On ne vit plus, non. On s’optimise.

Il faudrait marcher en comptant ses pas, comme si chaque pas était un vote pour notre propre existence. Cuisiner de saison parce que la fraise en décembre, c’est devenu un crime contre l’humanité, suivre l’actualité sans jamais prendre de retard, répondre aux courriels plus vite qu’un cow-boy ne dégaine, contrôler ses émotions comme on contrôle la météo, dormir mieux, dormir plus, dormir intelligemment — bientôt on nous demandera de dormir en mode « performance ».

Il faudrait installer des applis pour tout : pour respirer, pour méditer, pour se calmer, pour se réveiller, pour se rappeler qu’il faut se calmer parce qu’on s’est réveillé. Être présent, attentif, équilibré, joignable 24h/24, informé, lumineux, disponible, serein, productif, social, mais pas trop, optimisé, mais pas trop, heureux, mais pas trop — sinon ça fait suspect.

Et puis chasser les émotions négatives. Elles n’ont plus le droit d’exister. On les traque comme des pigeons sur un balcon.

Alors voilà. La grammaire de l’existence moderne, c’est une phrase interminable, sans virgule, sans respiration, où l’on court derrière soi-même en espérant se rattraper. Et parfois, au milieu de tout ça, on oublie l’essentiel : être vivant, simplement. Sans appli, sans montre, sans tableau de bord.


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